WebEstim
vendredi 7 avril 2006 à 07:54
Bonjour,
Suite à un contact par messagerie privée avec sandra-hv, j'ai détaillé mon point de vue sur son problème et je me permets de l'exposer également ici-même, en public, car ça peut éventuellement intéresser d'autres personnes et surtout faire avancer le débat.
Attention, je ne donne pas de réponse, je dis juste ce que je pense être logique compte tenu de l'état du Droit et de la situation en l'occurence.
Attention-bis : ça risque d'être long à lire...

Notez bien que je ne suis pas un professionnel du Droit (même si j'ai écumé la Fac de Droit pendant quelques années... à la fin du siècle dernier

). Par conséquent je ne saurais prétendre disposer de la science infuse et en aucun cas vous assurer que mon interprétation est la bonne. Essayons tout de même de dégrossir le terrain.
Prenons donc ce que le Ministère de la Culture dit à propos de la propriété intellectuelle :
"La qualité d’auteur appartient à la ou aux personnes qui ont réalisé la création intellectuelle de l’œuvre. "
Déjà là, sur ce point, on note la prééminence de l'esprit, ce qui semble logique puisqu'on parle de propriété "intellectuelle". Ce n'est donc pas le "technicien" qui est visé en priorité mais bien l'auteur. Un non-voyant manchot perd-il tout espoir de voir ses droits respectés sur ses oeuvres uniquement parce qu'il est obligé de faire appel à un tiers pour les mettre sur le papier ? J'en doute...
"Un apport personnel dans le processus de création est nécessaire pour l’attribution de la qualité d’auteur. En sont exclu l’exécutant matériel (le façonnier) ou celui qui a fourni l’idée ."
Là encore, si vous apportez la preuve que vous avez contribué activement à l'élaboration du site (et pas seulement donné l'idée de base en laissant le technicien s'en dépatouiller), la loi vous accorde le bénéfice de la paternité, même si on peut supposer qu'elle devra être partagée avec celui qui aura conçu le code proprement dit.
"La loi présume que la qualité d’auteur appartient à celui sous le nom duquel l’œuvre est divulguée (CPI, art, L.113-1). Toutefois, il s’agit d’une présomption simple, la preuve de la qualité d’auteur est libre et peut être apportée par tout moyen."
Ici, on comprend que si votre site sort en premier, certes le webmaster en sera l'auteur (à condition que son nom soit mentionné quelque part dans les crédits du site au titre de concepteur), mais vous deviendrez de facto "auteur" du fait de la publication sous votre nom (par exemple le nom de domaine dont vous devez être propriétaire). Si c'est le site de votre concurrent qui sort le premier, je ne sais pas jusqu'à quel point il peut ainsi s'approprier la partie du travail qui émane de votre propre création. Ne pas oublier que la propriété intellectuelle est présumée dès lors que l'oeuvre est créée, avant même toute publication.
"L’auteur est le titulaire originaire des prérogatives conférées par la protection. Le créateur d’une œuvre de l’esprit est seul habilité à exercer ses prérogatives. Il lui appartient de décider le transfert de ses droits d’exploitation mais il ne peut aliéner les prérogatives liées au droit moral. "
En clair cela signifie qu'un auteur peut faire ce qu'il veut de son oeuvre, sauf en céder les droits moraux. La propriété intellectuelle fait partie de ces droits moraux, c'est à dire des droits directement rattachés à l'individu, un peu comme son nom par exemple. De tels droits ne peuvent être cédés (il ne vous semble pas envisageable de "vendre" votre nom, vous pouvez à la limite en autoriser l'utilisation, mais vous en gardez la "propriété"). En l'espèce, on sait que le webmaster est reconnu auteur du code qu'il a produit, donc, théoriquement il est libre d'en faire ce qu'il veut, y compris le revendre. Mais on sait aussi que vous êtes à l'origine de sa création, non seulement en ce qui concerne l'objet du site mais aussi de sa mécanique, de ses fonctionnalités et d'à peu près tous les éléments qui font que ce site correspond à vos besoins. Certes vous n'avez pas codé vous même, mais je doute que ça vous prive pour autant de toute revendication concernant la création en elle-même.
"Le code de la propriété intellectuelle pose en principe que : «l’existence ou la conclusion d’un contrat de louage d’ouvrage ou de service par l’auteur d’une œuvre de l’esprit n’emporte aucune dérogation à la jouissance du droit reconnu» (CPI, art L.111-1 al.3 ). En conséquence, l’employeur ou le commanditaire de l’œuvre ne devient pas automatiquement titulaire des droits d’auteur sur les œuvres réalisées pour son compte; la passation d’un contrat prévoyant explicitement la cession des droits patrimoniaux est nécessaire. "
Là en revanche, ça se corse, et c'est ce dont je parlais dans mon dernier post. Si aucune clause des documents qui lient un prestataire et son client ne prévoient expressément le transfert de propriété au profit de ce dernier, le client peut à peine se prévaloir d'un simple droit d'utilisation, comme s'il s'était contenté d'acheter le produit dans le commerce.
MAIS ! il existe peut-être une faille, car on apprend que la loi a prévu le cas particulier des oeuvres "logicielles" :
"Toutefois une exception est prévue en matière de logiciel où la loi organise une cession automatique des droits patrimoniaux à l’employeur sur les logiciels crées par ses employés dans l’exercice de leurs fonctions ou sur instruction de leur employeur (CPI, art L.113-9)."
Ce faisant, sachant que la conception de sites web est pour l'instant légalement rattachée à la programmation de logiciel, et si tant est qu'on puisse prouver que le prestataire agit pour le compte de son client, en étant subordonné à ses instructions et rémunéré pour ce faire, alors on peut très bien imaginer une ouverture dans ce sens et, pourquoi pas, une interprétation de la loi en votre faveur. Mais ça, seul un juge pourrait en décider, ce qui implique une procédure judiciaire longue et fastidieuse comme seules les autorités françaises en ont le secret.
Je suis désolé de ne pas pouvoir apporter davantage d'eau à votre moulin, la loi est ainsi faite qu'il est possible, à bien des égards, de la contourner pour la rendre paradoxalement injuste. Mais n'oublions pas le pouvoir d'appréciation des juges, dont les décisions ont force de loi (c'est à dire qu'elles valent tout autant qu'un texte voté au Parlement". Lui seul sera capable d'apprécier la situation en particulier, avec ses détails, ses spécificités et les différents éléments subjectifs qui ne sauraient être réglés sur la seule lecture d'une loi encore trop générale. De cette histoire découlera peut-être une jurisprudence claire qui permettra d'éviter ce genre de déconvenues (jurisprudence dont je n'ai pas encore trouvé trace pour l'instant, mais je n'ai pas non plus cherché de manière approfondie).
Je vous souhaite de résoudre votre histoire dans les meilleurs délais et dans le respect des droits qui sont les votres.
Cordialement